Peau de vache

Publié: 17 juin 2012 dans Publications
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Nouvelle écrite pour le concours 2012 d’Eveil-Plumes – non sélectionnée – dont le thème était « un blouson en cuir d’occasion ». Cadeau maison !

Pourtant guère habitué aux friperies, Dédé ne put s’empêcher de craquer pour ce blouson de cuir de style aviateur. Alors qu’il déambulait dans les allées du marché, bousculé par les ménagères aux chariots menaçants, poireaux dépassant du cabas tel des fusils à baïonnette, son regard avait été attiré par la veste de peau, posée négligemment sur la pile de vêtements d’un étalage. Usée, certes, mais de cette saine usure qui raconte une histoire. Le cuir était par endroit craquelé, et cela lui conférait un halo d’honorable vétusté qu’un vêtement trop neuf ne pouvait se targuer de posséder.
L’étal abondait de T-shirts à l’effigie de Johnny Hallyday, de jeans neufs rapiécés et de ceintures en cuir avec boucle argentée en forme d’aigle agrippé à l’écusson « Arley Davideson » ; ce blouson semblait compléter la panoplie du parfait rocker.
Jamais au grand jamais il n’aurait acheté un vêtement d’occasion ; mais là, c’était différent, il le sentait, cette veste l’appelait lui, elle était faite pour lui ; il tourna deux ou trois fois autour de l’étalage, l’air de rien, le regard vissé sur les rivets ternis et l’écusson des motards cousu sur le revers droit. Enfin, il se décida.
Dédé, engoncé dans son habituel jogging mauve informe, fouilla dans sa banane pour en sortir les trois billets de dix euro qui lui permettraient d’acquérir le blouson et les tendit au vendeur. L’échange fut fait.
Il blottit son appendice nasal au creux du vieux cuir et en huma le parfum musqué, relent de sueur et de sable chaud ; des images se succédaient, il se voyait déjà, Indiana Jones de la Duchère, sautant de balcon en balcon pour libérer Mademoiselle Saïbi d’un improbable ravisseur dans la tour 220.
Prestement, il l’enfila et sentit le poids du vêtement sur lui, et cette atmosphère olfactive musquée l’entourer comme l’aura du beau ténébreux qu’il avait toujours espéré dégager. Il en oubliait sa calvitie galopante et sa petite dizaine de kilos en trop, sa dentition de cheval et ses culs de bouteille ; il était l’Aventurier, Buck Danny, Rick O’Connell, Indiana Jones, Danny Wilde. Un héros d’un mètre soixante-huit.
Il sortit son peigne à cran d’arrêt et réajusta sa mèche vaillante, bomba le torse et s’engagea le long des éventaires de fruits et légumes.
Il arpentait les allées du marché d’un pas conquérant, toisant les vieilles dames occupées à leurs emplettes, jetant parfois une œillade concupiscente aux jeunes mères de famille qui déambulaient, poussette en avant. Il s’arrêta net lorsque sa main rencontra au fond de la poche droite un papier plié.
Sa paume moite se referma fébrilement sur la feuille, froissant le précieux palimpseste d’un mouvement convulsif. Une carte au trésor ! Un appel au secours ! Un code secret ! Son imagination débridée déroulait le film d’une aventure à vivre, avec mafieux à la carrure de gorille et à la mine patibulaire, membres d’une secte sataniste à vocation de domination du monde, secte menée par un savant fou à l’œil de verre gardant prisonnier une jeune femme, elle-même futur Prix Nobel de sciences et arpentant occasionnellement les estrades de défilé de mode, à la chevelure longue et lisse comme un champ de blé au printemps…
Il sortit enfin le papier de sa poche. Un papier tamponné. Un numéro. Le casier d’une consigne à la gare, dans lequel se trouve une mallette contenant elle-même des diamants, une bombe, des documents compromettant la sécurité de l’Etat !
Au bas du papier il était écrit « Blanchisserie Lavandin ». Autant pour l’aventure. Quoique… Une blanchisserie cachant un blanchiment ! Un trafic de drogue dissimulé derrière l’innocente façade d’un honnête commerce, la planche à repasser en planche à faux billets ! Il se voyait déjà en OSS 117, Frelon Vert, Thierry La Fronde des banlieues, justicier au cuir usé, tapi dans l’ombre à traquer le Mal, le rougeoiement de son cigare comme un œil écarlate perpétuellement ouvert et menaçant. Même s’il ne fumait pas.
Il arriva au bar des vieux amis où l’attendaient ses compagnons de demi, Henri dit Paillasse (à cause de sa tignasse blonde échevelée), Toufik et Fredo. Il salua d’un geste nonchalant Khalid et sa femme Ouarda occupée à laver des verres tandis que son mari papotait avec les habitués tout en remplissant les verres. Il s’accouda au bar, tapa du poing et meugla d’une voix de stentor : « Khalid, tournée générale ! »
— Et alors Dédé, qu’est-ce qui se passe ? T’as gagné au Rapido ?
— Bah quoi, on n’a pas le droit de rincer les copains dans un jour de bonté ? Dit-il en roulant des épaules dans son blouson, à l’affût d’une œillade approbative, voir d’un regard de jalousie de la part de Léo, toujours tiré à quatre épingles, assis dans son coin, jambes croisées, écharpe en cachemire négligemment posée sur le dossier, petite veste cintrée et souliers cirés, sirotant son éternel porto.
— Eh, c’est quoi ce paletot ? L’est tout déralingué ! S’esclaffa Paillasse dans son argot naturel.
— C’est vrai qu’il n’est pas de toute première fraîcheur ton blouson ; et pour le jogging, je suis pas sûr de l’effet ! Et puis il est bien trop grand pour toi. Continua Toufik d’un ton morose, en rayant les chevaux du PMU qui arrivaient bon dernier dans la course qui se disputait à Chantilly. Le pauvre Toufik avait tendance à miser sur des noms clinquants de chevaux claqués.
Fredo attrapa le blouson dans le dos à pleine mains et d’une moue critique acheva le verdict :
— C’est même pas du cuir, c’est du mauvais skaï. Et jaune maladif comme ça, j’espère que ce n’est pas ta mère qui te l’a offert ? Non… ne me dis pas que tu es allé l’acheter au marché ! Avec ton daltonisme, m’étonne pas que tu te sois gouré sur la couleur, mais la matière, quand même ! Ca se reconnaît du cuir au toucher. Y pue la sueur en plus celui-là, on dirait qu’il a été porté par une équipe de rugby !
Dédé en passa par toutes les couleurs de la honte et de la rage, à voir son petit bonheur ainsi partir en éclats.
— Allez, Dédé, fais pas la tête, va, on te l’offre, nous cette tournée ! Lui sourit Ouarda.
Quelques demis plus tard, le veston se retrouva dans le container derrière le bar, au dessus des cartons vides.

Tout le monde connaissait Vincent, le SDF du quartier toujours propre sur lui, et poli avec ça. Vincent avait été professeur de français au lycée de la Martinière Duchère et suite au départ de sa femme avec le professeur de sport, il s’était retrouvé aspiré dans une véritable descente aux Enfers : dépression, perte d’emploi, alcool ; et désormais son toit était parsemé d’étoiles, ainsi qu’il aimait à le dire. Il avait aujourd’hui pris goût à cette insouciance même s’il lui arrivait de se coucher l’estomac vide.
Alors qu’il passait dans l’allée derrière le bar, son regard fut attiré par le blouson ; une lueur éclaira sa pupille et prestement, il l’enfila, se sentant déjà l’âme d’un Hemingway ; des mots, des phrases, des figures de style, litotes, oxymores et autres aphérèses se succédaient dans son cerveau à cette heure à jeun. Un épithème de cuir à sa condition, voilà ce qu’était cette veste pour lui ; il se redressa pour la première fois en six mois et se décida à écrire, enfin, ce roman qui le hantait depuis sa séparation.
C’est au bout de six heures, huit pages dont six couvertes de ratures et trois stylos bille qu’il dut se rendre à l’évidence. Sa Clio (la muse, pas la voiture, depuis longtemps saisie par les autorités compétentes) était partie avec l’Apollon du lycée, et les bavures laissées sur le vélin en témoignaient. Il était juste bon à remplir des grilles de loto. Il commanda un pastis à Khalid et replongea dans l’océan d’amertume sur lequel il naviguait depuis presque une année.
Ce n’est que bien après l’heure de la fermeture, après avoir fait les comptes, retourné les chaises et nettoyé le sol que Khalid, surpris, ramassa la veste de cuir laissée sur le dossier d’une chaise. Il glissa un regard de droite et de gauche, bien que sa femme fut depuis longtemps couchée, et enfila le veston, repensant à ces années où il traînait au bled avec ses cousins, petits caïds de quartier. Il lui semblait bien avoir un blouson de ce type, à l’époque. Un long soupir plus tard, il glissa la veste sous le comptoir, en gardant le secret espoir qu’il pourrait le remettre – hors des heures d’ouverture, cela dit – et déambuler dans les rues ; l’air de Quand on arrive en ville de Balavoine lui trottait dans la tête.

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