Archives de la catégorie ‘Zoon (Finalisé)’

Magdalena est désormais en sûreté avec Milo, qui la protégera de la malédiction, ainsi que son enfant.

L’inspecteur sortit du bar enfumé, la tête embrumée par les vapeurs d’alcool. Il s’assit sur un banc à proximité et ferma les yeux un instant. La tiède obscurité de cette nuit et la demi-bouteille de whisky qu’il avait ingurgité pesaient sur ses épaules. Et son cerveau lui paraissait nager dans un marécage épais. Cette affaire de double homicide et de disparition l’obsédait. Il renifla l’air humide de cette soirée d’automne, palpant les senteurs enivrantes du chèvrefeuille qui masquaient les effluves d’urine et de cigarette consumée ; il se laissa un moment happé par le parfum d’une inconnue qui traversait la rue et s’étonna de percevoir l’aigreur de sa sueur par-delà le voile de la capiteuse fragrance où le jasmin prédominait.

Son entêtement à vouloir résoudre cette affaire non classée le transformait peu à peu, il le sentait. Il devenait plus solitaire encore, appréciait la nuit et sa population plus animale, plus instinctive ; il dormait la fenêtre ouverte, écoutant les murmures nocturnes, les feulements et aboiements, ces appels divins. Il aimait davantage les regards concupiscents de ses rencontres d’un soir, la bestialité des rapports, les corps à corps tumultueux, ponctués de grognements de satisfaction.

Il pensa à cette Magdalena. Il voulait la retrouver, lui apporter le coupable sur un plateau, et avec elle partager le festin… Il se pourlécha les babines. Se releva. Et continua son chemin, guidé par son instinct.


Et c’est ainsi que s’achève Zoon, nouvelle sur le thème des loups-garou. Ca vous la coupe, hein ? Bientôt vous pourrez retrouver cette nouvelle et 14 autres nouvelles dans ma prochaine anthologie, Chemins du possible chez Lulu et TheBookEdition…

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Magdalena a été enlevé par Milo, réfugié en Inde. Dans quel but ?


– Ils ne peuvent nous faire de mal ici. Nous sommes protégés par les chants sacrés du Sri Rakşaka et ses maïtrei.

A bien écouter, une litanie bourdonnante lui parvint aux oreilles, une douce torpeur l’envahissant brusquement.

– Leur chant éloigne le mauvais en chaque être. Ils empêchent ainsi mon… mon feu intérieur de me consumer. Tu ne crains rien ici.

Et comme s’il avait lu ses pensées, il rajouta : L’enfant ne craint rien lui non plus. Son âme sera accueillie et purifiée par les maîtres.

– Comment peux-tu dire ça ? Tu as tué son père ! Tu as tué mon mari ! La colère, la rage qu’elle voulait exprimer s’était transformée en détachement, et elle avait prononcé ces paroles sur le ton de la conversation, avec étonnement devant cette plénitude qui l’habitait.

Elle continua :

– Et qui sont ces «  ils  » dont tu parles ? Les animaux sauvages ? Ou d’autres monstres comme toi et ce Daniel, et cette… cette chose qui a détruit mon mari ?

– Ces monstres étaient des hommes. Pas des hommes de bien, certes, mais des hommes. Qui sur le chemin de leur vie ont croisé la tentation, la cupidité, Āga bhakşaņa tels que le nomment les maîtres. Le feu qui consume la part de bon en chacun de nous et ne laisse qu’un corps sans âme, un être assoiffé, guidé par ses pires instincts. Lorsque Daniel a été agressé par Akshay, la malédiction n’a pas été transmise, non plus qu’un virus. Non, ce qui l’a fait pencher, c’est la douleur. La souffrance et la peur l’ont transformé. De même que le remords a fait de moi un animal solitaire et qu’Henry, dans son désir d’oubli, est devenu semblable à une hyène. Tout cela, nous le portons en nous. Ce n’est pas une fatalité, beaucoup savent contenir cette part d’animalité, de sauvagerie. Dans notre culture occidentale, nous réprimons nos instincts. Ici, au sein même de la nature encore intacte, mais, je l’ai vu aussi au cours de mes voyages, dans les steppes mongoles, au cœur de la forêt amazonienne, ou les quelques hectares encore indomptés du Massif Central, notre nature profonde s’exprime d’une autre manière.

– Quel est ce discours, Milo ? Que dois-je comprendre ?

– Que ton enfant ne sera pas le fruit d’une malédiction. Il sera pétri d’amour, il sera ce que tu lui apporteras. Bon ou mauvais, il fera ses choix par la suite. Mais sa voie, sa lumière, ce sera toi dès les premiers instants. Apporte-lui la quiétude, la sécurité, l’amour dont il a besoin pour que nulle rancœur ne le hante. Je t’emmène demain à l’aéroport pour que tu puisses rejoindre ta famille.

– Et toi ?

– Moi, je reste, et j’apprends à dompteur l’animal.

– Alors je reste aussi.

 

Après la bataille rangée qui a eu lieu chez les Payne, Magdalena a disparu. Où peut-elle bien être ?

Elle entrouvrit les yeux et la lueur dansante de bougies l’accueillit. Une pièce plongée dans la pénombre, comme une tanière, accueillante et chaude, et sauvage à la fois. Elle était allongée sur une couverture épaisse à même le sol, entourée de coussins moelleux ; l’enfant en elle semblait apaisé, aussi. Après avoir parcouru la pièce du regard, elle se leva ; ses pieds nus s’enfonçaient dans un tapis souple comme de la mousse. Elle écarta les tentures qui masquaient l’entrée de la pièce et se retrouva dans un salon de grandes dimensions ; une bibliothèque ornait le mur de gauche tandis que sur la droite une longue tapisserie affichait une scène de chasse au tigre. Une énorme cheminée dans laquelle se consumait un feu rougeoyant se dressait face à elle, et dans le canapé face à la cheminée, un homme. Le cliquetis d’un clavier lui indiqua qu’il était absorbé par la rédaction, d’une lettre peut-être. Etrangement elle ne se sentait ni menacée, ni en danger. Elle s’avança cependant à pas de loup, ce qui n’empêcha pas l’étranger de lever la tête et de se retourner à son approche. Milo. Sans un mot, elle le rejoignit sur le sofa, et s’absorba dans la contemplation du feu. Lui continua à saisir son mémo. Quelques minutes plus tard, il se tourna vers elle et lui demanda maladroitement si elle avait faim ou soif. Elle lui sourit et acquiesça à sa requête. Il se redressa alors et se dirigea vers la cuisine, la laissant seule. Elle se leva et fit le tour de la pièce, contemplant distraitement les nombreux ouvrages de la bibliothèque, essais poussiéreux, traités ésotériques, totems grossiers servant de presse-livres. Son regard se porta de nouveau sur la tapisserie ; elle scruta plus attentivement les détails, lorsque la voix de Milo surgit derrière elle, évoquant ce triste épisode de leur périple aux Indes. Au nom de son mari, elle suffoqua et les images l’assaillirent, lame de fond nauséeuse qui la fit choir. Milo se précipita pour la relever. Comptait-elle garder l’enfant ? Cette question abrupte surgit au milieu de la conversation ; sans plus d’explication, l’homme lui demanda de réfléchir longuement à cette éventualité que la malédiction pouvait avoir été transmise. Car malédiction il y avait eu, possédant les trois aventuriers dès lors qu’ils étaient entrés en contact avec Akshay. Et même la mort du terrible animal n’avait pu les libérer du joug de l’anathème. Milo parvenait à la maîtriser grâce aux enseignements de yogi rencontrés lors de son pèlerinage, mais ce petit être, serait-il à même de connaître ces pulsions ? L’angoisse, la peur, mais la rage aussi de voir le destin de son enfant menacé, Magdalena courut jusqu’à la porte principale qui s’ouvrit sur une nature sauvage et impénétrable, une forêt tropicale épaisse et sombre, d’où suintaient des sons étranges, stridulations, feulements, couinements. Les grands palmiers se mouvaient avec grâce, vagues d’émeraude sous le ciel orangé.

Retour au présent où l’inspecteur qui mène l’enquête sur le double meurtre de la maison Payne piétine…

Accoudé à sa fenêtre, insouciant du courant d’air qui disséminait les papiers jonchant son bureau, l’inspecteur Liebikov regardait sans le voir le flot de véhicules en contrebas. Son mégot se consumait et il se résigna à le lâcher comme il commençait à lui brûler les phalanges.

Il ramassa les papiers épars et les fourra dans la chemise ouverte sur son bureau. Puis il la referma et posa dessus sa tasse à moitié pleine de café froid, masquant l’intitulé du dossier ; on n’y pouvait lire que le nom des victimes : «  Payne / Vildieu  ».

A la froide lueur de sa lampe de bureau, les illustrations et enluminures des livres hétéroclites ouverts négligemment semblaient se mouvoir. Créatures mi-homme, mi-animal, emmêlés dans une farandole sabbatique, autour d’un infernal foyer, études ethnologiques, rapports psychiatriques d’études du comportement humain, comptes-rendus des derniers crimes perpétrés dans la région. Son enquête était pour le moment dans l’impasse. Le rapport du légiste faisait état de «  violences animales caractéristiques mais dirigée d’une intelligence propre à l’homme  ». Combien de temps lui avait-il fallu pour s’imprégner de cette phrase et se retrouver à lire ces comptes-rendus séculaires sur les voirloups, lupins et autres thérianthropes du folklore – et surtout à admettre cette hypothèse comme probable ? Trop peu pour qu’il ne se sentît pas pris de folie douce. Cependant, tout semblait concorder. La sauvagerie présente sur les lieux du crime, les marques de griffes et les phanères retrouvées encastrées dans les vestiges des meubles démolis, cette étrange odeur musquée qui l’avait assailli, masquée par celle du sang et des viscères déchiquetées. Que penser ? Que penser ?

Il était noté dans l’agenda de Daniel Vildieu sa visite chez les Payne. Qui avait donc pu s’introduire ainsi et provoquer un tel déluge de violence ? La maison était trop isolée pour qu’un éventuel témoin ait pu observé un inconnu s’approcher de la demeure. Cependant aucune trace de véhicule suspect à proximité.

Ce qui l’inquiétait plus encore, c’était la disparition de la jeune femme du diplomate, Marg… Non, Magdalena. Magdalena Ibañez Payne, vingt-huit ans, enceinte de sept mois. Aucune trace de ses fluides, seul un morceau de robe d’été découvert dans la salle de bains laissait à supposer qu’elle avait été enlevée ; mais comment avait-elle réchappé au maelström, à la furie ? Pourquoi le meurtrier (à supposer qu’il fut seul) s’était arrêté au massacre de deux personnes, en laissant un témoin derrière lui ? Ou son sadisme le pousserait-il dans des retranchements atroces encore ? Fallait-il espérer une mort rapide à la jeune femme ?

Alors que le combat semblait faire rage, tout s’arrête. Soudain, Henry appelle Magdalena au travers la porte de la salle de bains…

L’ombre immense de la créature s’abattit sur elle et le souffle fétide souilla son visage. Une langue avide vient caresser sa joue, puis, un hurlement, un vrombissement fait se relever la bête. Là, dans l’entrebâillement de la porte, une silhouette plus grande encore, qui masque la lumière du couloir, se découpe nettement. Ses muscles saillants semblent rouler sous la fourrure éparse. Son regard est vif et plein d’une colère terrifiante. Il agrippe l’animal-Henry et le secoue telle une poupée de chiffons. Henry se débat, griffe et mord à qui mieux mieux, mais la poigne de l’ours-garou est si puissante qu’il ne peut lutter ; ce dernier, de rage, éventre le lycanthrope et le sang brûlant asperge la pauvre femme à demi évanouie. Au dernier râle du monstre-Payne, le géant se penche sur la jeune femme et l’emporte dans ses bras, frêle fétu de chair. La nuit les enveloppe comme il franchit les derniers lampadaires, laissant derrière eux deux cadavres mutilés et exsangues.

  Un combat titanesque se livre entre deux garous tandis qu’Henry, impuissant, assiste à la scène. Quant à Magdalena,  sa femme, elle s’est enfermée dans la salle de bains…

Là, les sons étouffés paraissaient moins réels. Les coups sourds, les cris rauques, tout cela semblait si lointain maintenant… Elle était là, assise sur le tapis de bain moelleux, dos à la baignoire, caressant son ventre où le petit Joshua Payne grandissait, attendant son heure ; de petits coups de pied déformant son abdomen la firent sourire. Elle chanta alors une vieille berceuse que sa grand-mère lui entonnait le soir ; elle la lui chanta en français, usant de la langue qui était désormais la sienne :

Dors mon petit
Ne regarde pas sous le lit
Il y vit un grand loup gris
Mais s’il me voit, il s’enfuit
Comme une petite souris

Doucement, les coups de pied s’espacèrent, jusqu’à s’arrêter tout à fait.

«  Dors, mon bébé  » murmura-t-elle. Et soudain le silence l’accabla. Il n’y avait plus aucun bruit derrière la porte. Le cauchemar paraissait terminé. Mais l’angoisse l’envahit de nouveau. Où était Henry ? Où étaient passés les monstres ?

Et puis, les grattements. Derrière la porte. Comme un animal, des grattements insistants, présents. Et un reniflement sourd. La voix s’éleva peu après.

«  Maggie ? Je sais que tu es là, je te sens. Tu peux sortir désormais, tout est fini, tu es en sécurité.  »

La voix était peu audible, les mots difficilement articulés, comme éructés par une personne blessée à la mâchoire. Mais il y avait autre chose. Un ton pressant, saccadé, péremptoire. Ce n’était pas là le ton qu’employait Henry. Mais il était son mari, il la rassurait, il avait toujours été là, et digne de confiance, et en cette situation périlleuse, pourquoi ne pouvait-elle pas le croire ? Elle enleva le verrou et entrouvrit le battant. Juste pour voir l’œil injecté de sang, la bave aux lèvres, la peau étrangement écailleuse et hirsute, et la main qui s’immisça entre le chambranle et la porte, dévoilant de longues et crasseuses griffes où s’accrochaient encore des échardes de bois. Elle voulut hurler mais aucun son, aucun air ne sortit de sa gorge. Elle força sur le vantail pour le maintenir fermé, mais la créature avait une force disproportionnée, et elle se sentit projetée contre l’émail de la baignoire. L’air venant à manquer, elle se sentit s’évanouir, priant le ciel pour que l’enfant ne souffre pas.

  Daniel, l’Ananta, combat avec acharnement Milo, mi-homme, mi-ours dans le salon d’Henry Payne. Une soirée mouvementée !

Magdalena s’était réfugiée dans la cuisine, abasourdie par la tournure que prenait cette soirée. Elle entendait les cris, les hurlements, le fracas des meubles, effrayée, apeurée, incapable d’agir, pour elle, pour son bébé. Elle sentait son cœur battre la chamade, et l’enfant en elle s’agiter. Elle susurra des mots doux, pour l’apaiser et se réconforter.

Par la porte vitrée, elle devinait les silhouettes des hommes qui semblaient danser à travers le salon, des ombres déformées par le verre poli. La fenêtre de la cuisine versait sur le carrelage mat la clarté spectrale de la lune, baignant la jeune femme de cette lumière froide qui la fit frissonner.

Une forme gigantesque fut projetée contre la porte et la vitre vola en éclats. Elle reconnut la chemise à carreaux de Milo, déchirée, lacérée ; mais cette… cette chose n’était pas Milo. C’était une sorte de loup, d’ours, d’animal anthropomorphe, mais le regard qu’il jeta à la jeune femme brillait d’un éclat insoutenable, d’une lueur d’humanité à laquelle la créature semblait s’accrocher. Elle vit derrière l’imposante masse son mari pourchassé par une autre créature au pelage de feu et à l’œil rouge. Et elle hurla. Elle ne put contenir cette terreur qui la dévorait, elle hurla ; et dès que la bête qui avait été Milo se rua sur l’autre monstre, elle courut se réfugier dans la salle de bains.