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Fin et fin de la saga suédoise. Amour et mucus.


L’on pourrait dire qu’ils vécurent heureux et eurent plein d’enfants, mais à leur âge, cela n’aurait pas été raisonnable. Rolande Meunier, veuve Taka, mourut sobrement quelques mois plus tard dans un bienheureux sommeil. Quant à Ǿlåf, il la rejoignit deux ans plus tard, glissant malencontreusement dans une flaque douteuse au pied de la maison (et qui valut à la fée Mucus un blâme sévère et cent trois années de réincarnation en phoque au Pôle Nord qui furent écourtées par l’appétit vorace d’un ours blanc peu impressionné par le discours engageant de ladite fée qui lui proposait de l’acoquiner avec une femelle aguichante qui avait élu domicile sur un iceberg voisin)

Dans un élan d’humanité improbable, un scientifique demande un(e) autre scientifique en mariage. Qu’adivent-il alors ?


Abasourdie par la proposition honnête quoi que précipitée de son confrère et il y a peu fringuant cavalier, Nadine soupesa le pour et le contre, tout en auscultant d’un œil expert son aîné qui triturait la tasse brûlante en sirotant le breuvage aux plantes odorantes agrémenté d’une cuillerée de miel d’acacia. Elle avait sa réputation, sa carrière au sommet, le prix Nobel qui lui tendait les bras ; d’un autre côté, l’équipe brillante et pétulante qui l’accompagnait manquait de rigueur et son travail n’avançait pas tel qu’elle l’aurait souhaité ; une collaboration avec un scientifique de renom tel que le professeur Snigel ne lui serait que bénéfique ; nonobstant elle n’aurait aucun mal à lui faire oublier ces mollusques baveux à la coquille spiralée. Les premières syllabes d’une réponse positive se dessinaient sur ses lèvres quand soudain l’ombre d’un gastéropode géant la couvrit et une voix sifflante et zozotante, quoique menaçante, lui intima le silence :

– Alors comme ça, on veut profiter du béguin de mon protézé pour ses petites recherches personnelles ? Ecoute-moi mon petit Ǿlåf, mieux vaut être seul que mal accompagné. Laisse tomber cette péronnelle et va plutôt voir la voisine (je crois qu’elle y est) Quant à toi, vilaine fille, hors de ma vue, et retourne avec tes amis à huit pattes !

 – Et qu’est-ce que j’irai faire chez la voisine ? Mme Taka est certes une gentille personne, mais c’est à peine si elle parle trois mots d’anglais ! Même pas sûr qu’elle sache lire et écrire !

 – Et il n’est jamais trop tard pour apprendre, et qui mieux que toi pourrait lui enseigner les rudiments de vocabulaire, les règles de grammaire et la syntaxe exacte ? Regarde-là dans ses yeux, au plus profond, et dis-moi ce que tu y vois. Après, tu fais comme tu veux hein, moi, un siècle de plus ou de moins dans la peau d’une limace baveuse… 

La porte, claquant et faisant trembler le chambranle, rappela à Ǿlåf que sa prétendante venait de prendre la poudre d’escampette ; il rumina ce départ précipité et invectiva sa bonne fée, qui lui rétorqua que malgré son anatomie disgracieuse, ses pouvoirs psychiques, notamment celui de lire dans les pensées, lui avaient permis de détecter la vénalité de cette femme, alors même que la voisine semblait un cœur pur.

– Et vous ne pouviez pas me le dire avant ? Cela m’aurait évité le bal et tout le toutim !

 – Ca va, j’ai le cerveau lent en ce moment, et ça ne vole pas haut…

 Bref, peu convaincu, dans un élan de motivation minimal, le savant chaussa ses plus belles espadrilles, enfila le tablier de cuisine estampillé d’une expression rigolote quoique éculée, et entreprit de pétrir une baguette « à la française » ; en effet le trio suédois ayant à cœur de pouvoir vivre en autarcie complète ou peu s’en faut avait toujours quelques pâtons au congélateur.

C’est ainsi, engoncé dans une chemise aux hibiscus flamboyant, le cheveu fou et blanchi offert à la bise matinale, la baguette sous le bras, qu’Ǿlåf se dirigea d’un pas incertain vers la masure de Mme Taka, sa voisine.

« Alors, t’as pécho » lui demanda la fée ? « Que nenni » répondit-il…


 

Après un bain aux sels parfumés pour masquer le parfum entêtant de banane mûre, Ǿlåf se coucha la tête pleine de sentiments contradictoires et cependant complémentaires. L’attirance qu’il ressentait pour Nadine était-elle le fruit de son ressentiment ou cet émoi qui le troublait avait-il d’autres origines, tel le jeu subtil des phéromones dégagées par la sueur qui recouvrait les épaules nues de Nadine, telle la rosée du matin, et qui avait perturbé le savant chenu, bien que dépourvu d’organe voméro-nasal.

Il s’endormit, bercé par le ressac de la marée, la stridente cataracte des grillons et la complainte subtile de l’achatina turner.

L’on toqua au point du jour alors que Sven et Sven avaient découché. L’on toqua et retoqua jusqu’à ce qu’enfin Ǿlåf, excédé du tintamarre, se lève et ouvre la porte. Il se retrouva en caleçon à fleurs devant Nadine, portant dans sa main droite le toupet fripé et dans sa main gauche un sac fleurant bon le croissant chaud et pur beurre.

– Bonjour, professeur Snigel.

 – Bonjour, professeur Edderkopp.

 Il s’effaça pour laisser entrer son invitée impromptue, traîna ses savates jusqu’à la cuisine où il mit à bouillir de l’eau chaude, sortant du placard la boîte à thés.

Le temps que l’eau bouille, bout, bouillat ou bouillisse, voir eut bouillue, un pesant silence s’était installé, ponctué seulement par le froissement du sac de boulangerie et les raclements de gorge gênés des deux protagonistes lors de cette scène petit-déjeunatoire.

Nadine rompit enfin le silence lorsque la bouilloire émit son sifflement caractéristique.

– Professeur Snigel, dit Nadine, je me permets de vous rendre votre chef et vous prie d’excuser mes propos au sujet de vos recherches sur les gastéropodes, qui, j’en suis sûre, recèlent plus d’un mystère, et je…

 – Professeur Edderkopp… Nadine, si j’ose, marmonna enfin Ǿlåf, laissons là nos arthropodes, gastéropodes et autres curiosités entomologiques. Je ressens pour vous une attirance physique qui malgré mon âge perturbe mon cycle enzymatique et provoque en moi des pics d’endorphine tels que je n’en connus plus depuis la remise du Nobel de 1977. Je vous prie donc d’agréer, Nadine, l’expression de mes sentiments les plus distingués et d’accepter de se marier et de vivre heureux pour toujours.

Olaf fait la cour au Pr. Edderkopp quand soudain sonne les douze coups de minuit…


Le vieillard chenu sursauta (douze fois) et lâchant à regret les hanches voluptueuses de sa cavalière, se dirigea d’un pas prompt quoique courbaturé vers la sortie, laissant là, pantoise, la plantureuse norvégienne. Ce faisant, il laissa choir son postiche blond cendré avant de monter dans son splendide coupé jaune qui, déjà, commençait à sentir le fruit mûr. Il dut auparavant déloger le macaque qui avait pris place sur le siège conducteur et rongeait d’un air absent le levier de vitesse.

Le temps de passer du point mort à la troisième, la carrosserie présentait des tâches noires. «  Je vais me faire bananer  » pensa-t-il. Sans tenir compte des risques encourus, il dévora alors les quelques kilomètres qui séparaient le centre des congrès de leur masure en bordure du lac. Arrivé sur place, il poussa un soupir et débarrassa du mieux qu’il put son costume de la pulpe sucrée et poisseuse de la banane géante qui émettait encore par à-coups des pétarades de protestation.

Sur le seuil l’attendait la fée Mucus, sirotant un rhum banane affalée sur une des chaises longues désormais dégoulinante de sécrétion visqueuse. Le regard inquisiteur, elle l’assomma de questions entre deux succions bruyantes de son cocktail.

Dépitée des réponses laconiques du vieillard, elle le dépouilla de ses oripeaux et d’un coup de baguette magique rendit sa couleur première à sa tenue d’apparat.

– C’est pas demain la veille que je retrouverai mon teint de jouvencelle et mes formes girondes ! Bon, moi j’ai fait mon possible, maintenant si tu n’arrives pas à conclure, je ne vois pas ce qu’on peut faire de plus. Bon sang j’en ai bavé pourtant !

 Maugréant à qui mieux-mieux, la fée se traîna jusque dans les broussailles avant de disparaître dans un nuage chamarré.

Olaf est au bal


Les lumières tamisées et la voix suave du savant norvégien eurent tôt fait d’assoupir l’assemblée une fois les canapés consommés. Un silence respectueux et anesthésié s’installa, ponctué parfois de reniflements et toux discrets. Seul Ǿlåf écoutait d’une oreille critique les divagations scientifiques de sa collègue et adversaire.

Soudain, le regard de Nadine se posa sur lui et une étrange alchimie naquit. Au loin, un ange trompetta. L’entomologiste devint livide, bafouilla, bredouilla, éparpilla ses notes, s’excusa fébrilement et laissa son équipe terminer l’exposé. Elle descendit de l’estrade, se dirigea vers l’open bar et commanda un rye de coke.

Nonchalamment, le suédois la rejoignit et s’accouda au comptoir.

– Bonsoir, dit-il d’un ton emprunt de condescendance.

– Bonsoir, docteur Snigel. Toujours à la recherche du mystère de l’escargot mangeur d’hommes ? Avez-vous répondu à cette fascinante question : pourquoi l’escargot à le pied moite ?

– Vous pouvez vous gausser, mademoiselle Edderkopp (et elle nota le dédain qu’il mettait à ne point la nommer « docteur »), je vois cependant que vos travaux paraissent tout aussi exotiques que les miens ; à quand le dictionnaire arachnéen – norvégien ?

– Vous… vous ! Grrr ! Vous n’êtes qu’un goujat !

– Et vous vous êtes la plus ravissante entomologiste qu’il m’ait été donné de rencontrer. Même en colère, le rouge vous monte aux joues et cela rehausse votre teint naturellement pâle !

Estomaquée, elle ne put que, de nouveau, bafouiller, bredouiller, renverser son verre quand l’orchestre commença à jouer. Ǿlåf s’inclina et proposa une danse à Nadine qui rougeoya on ne peut plus et lui tendit la main.

Et virevoltèrent les deux scientifiques, oublieux de leur arthrite et les regards posés sur les jambes gainées des discrets bas à varice de Nadine, jusqu’à ce que l’horloge en forme de toile d’araignée égrène les douze coups de minuit.

Voilà Olaf pénétrant le saint des saints, LE colloque des scientifiques norvégiens auquel il n’a pas été invité. Restera-t-il sobre ? Vous le saurez en lisant la suite. (ou pas)


Une fois passé le patio, il entra dans le salon qui pour l’occasion était bondé d’une bonne vingtaine d’entomologistes lapons ; on reconnaissait les scientifiques de terrains à leur teint hâlé (la plupart des hommes – et femmes – de science qui choisissaient l’entomologie comme spécialité s’orientait si possible vers les espèces tropicales, histoire de se payer des vacances aux frais de l’Etat et justifiant les subventions nécessaires à leur recherche en ramenant deux papillons épinglés sur une planche de polystyrène achetée dans un bazar des Quito), et plus rarement l’amputation d’un ou deux doigts suite à morsure venimeuse d’une espèce belliqueuse de fourmi géante ou de lépidoptère particulièrement agressif.

Sur l’estrade se tenaient Nadine Edderkopp et son équipe d’entomologistes, sa « spider-team » comme elle aimait à l’appeler, huit étudiants hirsutes à l’air vaguement effaré. Ǿlåf aperçut ses frères devant le buffet, engouffrant petits fours et amuse-gueules, tout en sirotant une coupe de champagne ; à leur pas chancelant, il compris que cette coupe avait depuis longtemps fait déborder le vase de leur sobriété.

Il s’installa à une table à l’écart où un garçon s’empressa de venir lui proposer un verre d’aquavit et un plateau de canapés au saumon.

Nadine tapota le micro et toussota, histoire d’attirer l’attention de l’auditoire clairsemé. Tel un deus ex machina, un écran blanc descendit derrière elle et s’afficha alors en gros plan une épeire diadème et en dessous, en lettres de feu « Spiders and their language ». Le vieux scientifique ne put réprimer un sourire, en attendant d’écouter le discours plein de prétentions de sa consœur.

Sa marraine la fée gastéropode a fourni à Olaf tous les éléments pour passer une bonne soirée chez l’ambassadeur (sauf les Ferrero). Qu’en sera-t-il ? Vous le saurez en lisant l’épisode qui suit.


Ne voulant point provoquer l’ire du gastéropode, Ǿlåf se glissa derrière le siège, faisant crisser le cuir de la banquette sous son fessier fripé, soit, mais engoncé dans un tuxedo d’un bleu azurin et une chemise à jabot du plus bel effet. Il fit rugir les quelques milliers de chevaux, tigres et autres volatiles cachés sous le capot du bolide rutilant, quoique jaune, et s’engagea dans la contre-allée pour rejoindre la route qui menait à l’ambassade de Norvège, dans le centre-ville de Mata-Utu.

Son arrivée ne fut pas quelque peu remarquée, elle le fut beaucoup. Les yeux des voituriers en bavaient d’envie et c’est à qui s’avancerait le plus vite pour avoir l’honneur de garer le coupé racé, m’as-tu-vu et bruyant, bien que – en convenaient-ils – il ressembla étrangement à une banane, de loin. Le scientifique, sentant la rivalité naître entre les employés, jeta les clefs en l’air et se précipita à l’entrée de l’ambassade où un jeteur nettoyeur videur contrôlait les invitations ; lorsqu’arriva le tour d’Ǿlåf, celui-ci farfouilla fébrilement dans ses poches et sut garder son sang froid quand sa paume moite toucha le vélin d’un carton d’invitation aux entrelacs dorés. Il la tendit benoîtement à l’armoire à glace un rien taciturne, qui lui marmonna un «  have a peasant evening  » Pour sa part, le nobélisé ne voyait aucun signe extérieur d’agriculture à cette soirée sous le signe de l’échange scientifique qu’il savait par avance savamment galvaudé par les incompétences crasses et les impostures déguisées des chercheurs aux dents longues du Norske Entomologiske Research Center.