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Le procès contre nos héros touche à sa fin… Leur destin semble scellé… Mais soudain !


Dans la lumière déclinante du jour apparurent d’imposantes silhouettes auréolées d’une lueur dorée, et le chœur des Anges semblait chanter à leur approche ; mille clochettes tintinnabulèrent et dans l’édifice la statue de Jacus, la justice à deux visages sembla rougir. De la masse se détachèrent alors deux formes rutilantes, deux armures qui semblaient dotées d’une vie propre, l’une faite d’or pur et de mithril142, ce métal rarissime et indestructible, l’autre couverte du sang de mille démons, gobelins et autres percepteurs. Ainsi harnachés, elles portaient entre autre de magnifiques – quoiqu’effrayantes de tranchitude – haches de taille démesurée.

Caldeus et Kami ne purent que s’agenouiller, ainsi que les quelques nains trempés dès leur jeune âge dans la religion khazalide.

– Throrin et Tufulkan !

Chabroh, lui aussi, plissant les yeux, ne put que s’exclamer en un rictus de joie qui aurait pu passer pour un sourire lors d’un concours de grimaces :

– Père ! Eh, les gars ! C’est Diovignos, dieu du vin et des lendemains de fêtes !

Enfin, la confrérie des clowns tristes, branche dissidente des moines comiques, s’aplatit avec humilité en se grattant la troisième côte à la vue de Sihym le désopilant, qui de toute sa rondeur masquait le soleil couchant au regard de l’assistance.

– Oui, mortels, nous voici, nous, vos Pères et vos Âmes, tonna de sa voix de stentor Tufulkan, dieu des mauvais perdants et des mordeurs de genoux. Nous voici pour clamer l’innocence de ces valeureux héros, qui en dépit de leurs différences, ont fait fi des barrières culturelles et ethniques pour mener à bien leur quête, et sauver l’engeance de votre bien-aimé Roy ! Et quelle parodie de justice offrez-vous aujourd’hui à ces aventuriers ?

– Ouah, tu parles vachement bien ! Lui souffla en aparté Throrin, dieu des risque-tout et du rien-ne-va-plus.

– Oui c’est Khali-Hop qui m’a écrit mon texte.

– Les mecs ! Sourit Sihym d’un ton désinvolte. C’est pas cool ça ! Ces types ils m’ont bien fait marrer moi. Et pour me faire rire, moi, détenteur de la blague ultime et maître du cale en bourg143, il en faut !

– Hips ! Beurhhh… rota Diovignos. Bon, pour faire court, parce que là j’ai un de ces mal de crâne… Chabroh, mon fils, je suis fier de toi. Tu as montré ta bravoure, et la beauté de ton cœur surpasse celle de ton visage (bon, en même temps…). Ta place est prêt de moi, au grand banquet divin ! Et dépêche toi, ça va refroidir.

– Et puis c’est marre ! Hurla Tufulkan. Et d’un geste leste, il lança sa hache rutilante qui se ficha en plein entre les deux yeux du juge équin, qui, bien que très à cheval sur ses principes, s’en trouva fort divisé. Et dans un grand éclair blanc, il disparut, ne laissant sur sa chair qu’une perruque animée d’une vie propre de mille tiques orphelins.

– Quant à vous, les vrais coupables, oui, vous Prince Mironton et toi, maudit sorcier Eli, vous allez être jugés par le tribunal divin. C’est fait ! Vous êtes coupables et condamnés à l’éternel châtiment !

Soudain le sol enfla, et s’ouvrit pour livrer passage à un être tout de noir vêtu, grand comme deux maisons et diffusant autour de lui une obscurité faite de solitude et de désespoir. Tel était Pluth Okreveh, seigneur des Limbes144. D’un geste de sa main griffue, il aspira les âmes des conspirateurs et disparut aussitôt. Tout fut fini en un instant d’intime tristesse au plus profond du cœur de chacun.

– Et moi ? Questionna timidement Jean D’arc Vaahdor.

– Tu n’as été qu’un jouet dans cette aventure. La justice humaine sera bien assez bonne pour toi. Notre rôle est désormais terminé, mais sachez que nous garderons désormais un œil sur Petitpavé ! Que règnent la justice et la probité !

– Probité ? Tu es sûr que ce n’est pas sexuel ?

– Bah… Je crois… Mortels ! Oubliez tout cela, mais garder votre conscience à l’abri des mauvaises tentations ! J’ai dit !

Et tous disparurent, non sans un clin d’œil vers les héros, abasourdis.

Après que l’assistante ait eu repris ses esprits, tous portèrent aux nues Kami Khaz, Caldeus Kreen, Chabroh et Maurice.

Et que se passa-t-il ensuite ? Pour faire court, et parce que les contes doivent bien finir sinon ça ne donnerait pas envie d’en lire d’autres :

Kami Khaz épousa la princesse Gwendolina, désormais héritière du trône de Petitpavé. Le règne de l’ex-capitaine de la milice fut à la hauteur de sa réputation : il fut un Roy juste et loyal envers ses sujets, instaura une paix durable avec les hameaux voisins, et offrit de jolis peignes à sa bien-aimée. Ils n’eurent point d’héritier et ce qu’advint le royaume après les deux cent sept ans de règne de Kami Khaz ne nous concerne que peu (en gros : ils tentèrent l’expérience d’élire un despote au sourire mielleux ce qui entraîna une guerre civile sans précédent et brisa à jamais l’économie de Petitpavé qui fut bientôt absorbée par l’expansion sans précédent de Sendubri, qui embauchait à tour de bras les enguigneurs nains, ces mineurs à moitié fous que l’on disait exposés à une roche luminescente aux effets mystiques, et qui construisaient nuit et jour des machines magiques – d’aucuns disaient maléfiques). On notera seulement qu’à la mort de la reine Gwendolina, tous pleurèrent beaucoup mais soupirèrent un peu d’enfin pouvoir défaire les tapisseries fuschia de leurs murs.

Chabroh partit pour le domaine des Dieux, mais se fâcha bien vite avec ses parents car il ne supportait ni la viande rouge, ni l’alcool. Il s’installa donc à Petitpavé où il s’occupa de l’école de religion globale et d’abstinence sacrificielle.

Maurice devint capitaine de la garde royale ; il avalait bien parfois une mouche ou deux, mais le sort qu’il avait subi ne lui laissa aucune séquelle conséquante.

Quant à Caldeus, que devint-il ? Il repartit en quête de son destin, à la recherche de cette ligne de feu qui devait guider sa vie, écoutant dans le bruissement des feuilles ou le crépitement des flammes le chant de Throrin…

 Mais ceci est une autre histoire…

142 A ce propos il est à noter que la confusion malheureusement fréquente avec les myrtilles a provoqué nombre de troubles digestifs et un sens du ridicule plus qu’à propos sur les champs de batailles pour nombre de soldats khazalides.
143 Ancêtre du coup de la panne.
144 Les Limbes, royaume des âmes damnées, étaient divisées en cercles : parmi les plus prisées il y avait les Limbes Agoh, où la souffrance était de mise, les Limbes Huvabl, plaines de la soif éternelle. Quant au cercle sobrement appelé « Oh », c’est bon pour les abdos.

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Episode inédit !

  Kami Khaz s’était installé au coin du feu, profitant du répit que lui offrait le bain annuel de ses petits enfants. Assis devant la cheminée, il suçottait le tuyau de sa pipe, perdu dans ses pensées quand Kronald, le plus jeune des enfants de sa fille Théselda, dévala l’escalier et se jeta sur ses genoux :

– Popi, popi, raconte-nous une histoire !

  Il fut vite rejoint par Kinouilh, Caldeus Junior et Berel qui l’entourèrent, dos au foyer, les yeux rivés sur le regard ridé et empli de sagesse du vieux nain.

– Oh oui, popi, une histoire ! Raconte-nous l’histoire d’oncle Caldeus, avec qui tu as sauvé la princesse Loana !

– Oh non, pas encore ! Popi, une histoire !

– Bien, bien les enfants ! Par Throrin, vous ne me laisserez donc jamais en paix ! Alors… Je sais. Connaissez-vous la signification de la Veillée du Manteau Blanc ? Savez-vous pourquoi, en plein milieu de la saison des neiges, nous décorons le grand chène de la place du village avec des lampions multicolores et des pierres décorées de ces curieux signes qui vous font penser à des sangliers ? Non ? Alors je vais vous raconter la légende du Grand en Rouge.

  "Il était une fois, car toutes les légendes commencent ainsi, un vieil humain qui, au seuil de sa courte vie, se posa la question : qu’ai-je fait de tout ce temps ? Ai-je bien employé mon existence ? Il fit alors le compte de ses bonnes actions, et il se remémora de bien tristes souvenirs… La fois où il éclaboussa des mendiants alors qu’il galopait à bride abattue vers l’auberge la plus proche ; ce duel qu’il gagna par traîtrise ; le coeur de cette demoiselle qu’il brisa sans un regard pour elle. Il dut reconnaître que sa vie n’était pas exempte de fautes, et même que la balance penchait du mauvais côté… Il décida alors de passer les derniers moments de son existence à offrir aux plus démunis l’espoir et le réconfort qui leur faisait défaut. Il n’avait pas d’enfant, pas de famille, aussi vendit-il tout ce qu’il possédait ; et avec l’argent qu’il en tira et toutes les économies qu’il put regrouper, il s’acheta un grand manteau à capuche, des bottes solides, un traîneau et se mit à parcourir le Khoin en visitant les foyers les plus désuets. Il s’arrêtait, toquait à la porte, et lorsque celle-ci s’entrebaîllait, il souriait, d’un sourire franc et sincère, les yeux emplis de bonheur de la bonne action à réaliser.

  Il donnait de l’argent aux plus pauvres, de ses doigts agiles il sculptait de petites figurines qu’on aurait dit animées d’une vie propre, qui faisaient le bonheur des enfants. Il restait parfois plusieurs jours pour aider à réparer un toit qui fuyait, couper du bois, ramoner une cheminée ; il n’économisait aucune énergie pour apporter la joie par petites touches. Jamais, non, jamais il ne disait son nom. On l’appelait l’Homme en Rouge. Sa renommée se fit peu à peu, s’étendant comme la douce brise de la saison des fleurs. Cherchait-il à se racheter ? Il faut l’avouer, il le faisait car il avait peur de ne pas entrer au Royaume des Bienheureux dont parle la religion des Grandes Gens. Mais peu à peu, il y prit goût, et arriva un moment où il ne se rappelait plus pourquoi il offrait le pain aux déshérités. La chaleur qui emplissait son coeur était une récompense suffisante.

  Mais cette renommée n’était pas du goût de tout le monde. En ces temps un mauvais roi (mais en est-il de bons ?) régnait sur Walladia, une contrée aujourd’hui oubliée. Et ce roi voyait d’un mauvais oeil cet homme en rouge qui remontait le moral de ses sujets alors que lui-même profitait de la terreur qu’il inspirait – car ce roi était un nécromant – pour alourdir les impôts et agrandir son armée de morts-vivants par des exécutions sommaires. Il consulta alors Panthium, son Grand Ordonateur, pour connaître la marche à suivre.

  Ce Grand Ordonnateur était aussi félon que son maître et rêvait de le renverser. Il ourdit alors un plan pour se débarasser de ces deux empècheurs de rêgner en rond. Il signifia à son maître qu’il fallait faire disparaître ce bienfaiteur. Il envoya deux de ses sbires les plus féroces pour capturer l’Homme en Rouge ; il le trouvèrent dans une grange en train d’aider une vache à vêler.

– Ca sent le sapin pour toi, étranger ! Baguenauda l’un des molosses.

– Ouais ! Ironisa le second.

  Il fut capturé et suspendu encore vivant, bien que sacrément amoché, à l’arbre aux sacrifices où le vilain roi suspendait ses victimes pour les offrir aux corbeaux. Lorsque les villageois virent cela, ils se révoltèrent, se ruèrent au château malgré leurs réticences, et hurlèrent à la mort du nécromant. Panthium profita de l’occasion pour empoisonner son maître. Il apporta la dépouille déjà bleuie devant le peuple, et se lamenta sur le sort qui avait échu à l’Homme en Rouge, cet homme si bon et si généreux. Il fit décorer l’arbre sur lequel le corps supplicié du mystérieux étranger pourrissait avec les tripes du despote, "en signe de vengeance". Ce qui se passa ensuite ne concerne plus l’Homme en Rouge : Panthium fut dévoré vivant par un Belzefaust qu’il avait invoqué, et le royaume fut englouti par un raz de marée. Mais c’est ainsi que la légende naquit. Désormais, à chaque Veillée du Manteau Blanc, nous suspendons des décorations sur les grands arbres en symbolique de cet homme qui sacrifia sa vie pour apporter la joie."

– …

– Momiiiiiiiii !

– Je préfère quand tu racontes l’histoire d’oncle Caldeus !

Le procès contre nos héros est ouvert ! Leur vie ne tient qu’à un fil ! Parodie de Justice ! Appelez le 3666 et tapez 1 pour sauver Caldeus Kreen, 2 pour l’envoyer se faire frire ailleurs.


Le juge Beurne de Ouitche toisa les accusés du haut de sa chaire. Il abaissa ses lorgnons sur le procès-verbal, marmonnant tout bas pour préparer son plaidoyer, tenant entre ses sabots les feuillets à peine secs.

– Soldat Kreen, capitaine Khaz, vous êtes accusés de haute trahison. En tant que fonctionnaires de l’administration milicienne de Petitpavé, vous vous deviez de respecter l’intégrité et la loyauté dues à votre rang ; au lieu de cela vous vous êtes acoquinés avec un nécromant de la pire espère en la personne de Jehan D’arc Vaahdor et de deux géants difformes pour semer la terreur et l’opprobre, souillant le nom glorieux de PetitPavé. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

– On n’a pas droit à un avocat ?

– Vous n’aviez qu’à pas sauter le petit déjeuner. Réfutez-vous les accusations portées contre vous ?

– Mais oui ! Tout à fait ! Par Throrin nous sommes innocents ! Nous avons parcouru le Khoin par monts et par vaux, au péril de notre vie, pour retrouver la princesse enlevée par le sorcier ici présent ! Nous vous le livrons pour que justice soit faite !

– Et quelles preuves apportez-vous de vos dires ?

– Mais ! Nos compagnons le divin Chabroh et Maurice, soldats miliciens intérimaires, peuvent confirmer nos dires ! La fraternité entière de Sihym le Désopilant peut le confirmer ! La princesse… non, pas la princesse elle a cru qu’elle avait gagné un concours de chant. Le sorcier pourrait vous le confirmer !

– Pensez-vous que nous allons croire les dires de criminels ? Ou d’une poignée de fous qui honorent une parodie de dieu bedonnant et souriant béatement ? Je crois que l’affaire va être rondement réglée… Bourreau, annonce la sentence ! J’ai un picotin à finir.

Soudain les portes battantes attenant au hall de Justice s’ouvrirent dans un grand fracas. Un fou, passablement fripé et bougrement contusionné s’avança en clopinant, cherchant du regard le prince félon ; il s’agenouilla devant la chaire du juge qui s’ébrouait d’impatience.

– Votre humph… Votre équine sérénité, j’ose dans mon humble position interrompre le procès intenté envers ces nobles aventuriers pour apporter mon témoignage qui, je l’espère, permettra à votre noblitude de trancher la question de manière juste et profonde.

– Et qui es-tu fou ? N’es-tu pas un fou ! Comment accorder confiance dans les propos d’un individu bariolé et plus apte à énoncer des coccis drus137 et autres billes vissées ! Alors ? Parle et prestement ! J’ai l’estomac dans l’étalon.

– Votre splendide carne, je suis le fou royal. Mes pauvres parents me dénommèrent Patrice138. Ici je ne suis que fou, mais une voyante me signifia une fois, alors qu’elle lisait mon avenir dans les pépins de pastèque, que mon chemin croiserait celui de grands aventuriers, dont deux petits, et que l’avenir de la nation en serait bouleversé. Aujourd’hui, je me dois de dévoiler ce que je sais ! Je serai la honte de la profession, car en tant que fou nous nous devons allégeance, dimanche et jours fériés à notre seigneur et maître ; mais mon témoignage peut sauver des vies et rétablir l’ordre alors, voici :
Il y a de cela quelques lunes, le soldat Galabru vint voir sa Seigneurie pour l’avertir de l’enlèvement de la princesse Gwendolina, et lui signaler que ces deux soldats ici présents s’étaient mis à sa poursuite. Or donc, le Seigneur Mironton s’adjoignit de le faire murer vivant ; je l’entendis par la suite vilipender à cors au pied et à cris en thème sa sœur plus âgée, qui de par son droit d’ânesse serait l’héritière du Royaume ; il discutait avec un sorcier dont jamais le nom ne fut évoqué, mais reconnaissable entre mille, sorcier disais-je qui l’aidait à fomenter son plan.

– Belle histoire en réalité que voilà, Fou, mais encore une fois peut-on porter garance à des propos tenus par un fou ?

C’est alors que les portes s’ouvrirent de nouveau dans un grand fracas.

 Mais ceci est une autre histoire…

137 Poil au cul.
138 Ce qui, pour un fou, est préférable à Tristan.

Ils ont au péril de leur vie – et de leur intégrité physique – sauvé la princesse Gwendolina des griffes du pâle Pathine, et qu’est-ce qu’ils ont comme récompense ? Ils se font arrêter pour l’enlèvement de la princesse, enlèvement commandité par le prince Mironton en personne ! Un monde !


Les riches bourgeois de PetitPavé se pressaient sur les bancs dépoussiérés du Palais des Justices pour être témoins du procès des héros – qui passaient pour le moment pour d’affreux kidnappeurs – en bonnet et haut de forme.

Le juge Beurne de Ouitche se tenait sur l’estrade, mâchouillant distraitement sa perruque. L’accusation était représentée par Kildemol, le chef des bourreaux du prince. L’assistance frémissait d’avance de la plaidoirie assassine du terrifiant Kildemol, qui par habitude gardait cagoule – et sa hache d’exécution à portée de main. Aussi personne ne connaissait son visage, mais son regard gris furet transperçait quiconque l’observait trop longtemps. Ses bras gros comme des cuisses portaient nombre de cicatrices, souvenirs de son ancienne vie de mercenaire, contait la rumeur populaire. On pouvait aussi observer une forêt de traits qui striaient son bras gauche, dénombrant les victimes de sa lame de justice (que l’on connaissait sous le nom de Gillette).

Entrèrent alors les accusés. En tête Caldeus et Kami, noyés sous les chaînes, le visage passablement meurtri des suites d’une séance de question134 musclée ; venaient derrière Chabroh et Maurice, têtes baissées à cause du plafond bas, eux aussi harnachés d’anneaux de fer rouillés mais solides. Le juge se cabra, car les animaux sentaient les auras magiques – et le sorcier Eli aussi. Et Eli Zabeth était scié135. Jamais il n’aurait cru percevoir une telle énergie chez ces barbares. Peuh ! Deux nains et deux monstres difformes avaient réussi à déjouer les plans du prince et de son âme damnée – lui en l’occurrence.

Entrevu au chapitre V, l’infâme sorcier se tenait au dernier rang, seul sur le banc – il était le genre de personnage qui instinctivement vous poussait à fermer les volets et à crier au petit Hervé de rentrer chez lui. Son faciès émacié agrémenté de deux (heureusement) yeux globuleux observant l’un le ciel et l’autre le sol et son unique manche d’où s’extirpait une main osseuse en faisait l’archétype même du malfaisant. Déjà enfant il volait les billes de ses camarades et noyait les chats errants. Il avait trouvé sa vocation d’éminence grise et de sorcier expert en sciences occultes après avoir triché à l’examen.

Tout était allé de travers depuis l’enlèvement de la princesse. Pourtant tout était simple : après l’accession au trône du prince Mironton, lui aurait manipulé le pouvoir dans l’ombre et aurait mené PetitPavé sur la route de la toute puissance, écrasant sans vergogne les armées de Norvallon, Rhaz Al Khalum et même les trépignants soldats nains de Khaz Kamak. Il s’était vu commandant une ténébreuse armée de goules enfiévrées et immortelles. Et voilà que deux administrés, deux fonctionnaires se permettaient de se mettre en travers de sa route ! Heureusement tout cela se terminerait avec ce procès, où l’on assisterait à une lapidation propre et nette136.

Le greffier (qui n’était pas un chat) se leva et annonça :

– Oyez, Oyez. En cet heptantième jour du cycle du Temps Maussade l’honorable juge Beurne de Ouitche va présider au procès qui oppose le soldat Caldeus Kreen et le capitaine Kami Khaz de la milice petitpavienne, ainsi que les ci-nommés Chabroh, fils de Diovignos et Maurice fils de Grendel Khaz à sa presque majesté le prince Mironton dans l’affaire de l’enlèvement de la princesse Gwendolina.

– aurice ? Toi ? Tu es le fils de Grendel Khaz ? ! S’exclama Caldeus.

– en oui…

– Et tu nous a rien dit ?

– Pourquoi, c’est qui Grendel Khaz ? Demanda Chabroh.

– Maîtresse Grendel est considérée comme la fondatrice de Khaz Kamak ; la légende raconte qu’à sa mort elle a été reçue au WvoualaWvoula par Throrin en personne et qu’elle veille désormais sur la population khazalide telle une mère pour ses enfants ! Mais alors, ça te fait quel âge ?

– Oh, je n’ai pas compté, mais ça doit faire dans les deux mille ans.

– Par Tufulkan ! Nous avons avec nous deux demi-Dieux et nous allons être condamnés pour un crime que nous avons empêché ! Y a pas de justice !

Mais ceci est une autre histoire…

EQUITABLE : Du pas-latin Equus Tabula, qui peut-être traduit par " sur décision d’un cheval ". Il n’était pas rare en ces temps obscurs de se conforter à la sagesse des chevaux pour traiter les cas difficiles. La corruption était chose aisée, qu’on leur murmure à l’oreille ou qu’on leur tende la carotte. Mais leur sentence était toujours respectée, même s’il était fréquent d’entendre l’accusé hurler " ongulé ! " Du Tiercé-tas – les trois pouvoirs, Justice, Religion et Débits de Boisson, seule la justice était encore traitée par un cheval. La religion, essentiellement animiste était menée d’ordinaire par un dindon (un singe en Rhaz Al Khalum et un basilic à Norvallon (qui pratique la seule religion où les ouailles dévotes restent littéralement collées à leur siège). Quant aux Débits de Boissons, l’affaire était trop sérieuse pour la laisser entre les pattes, les serres ou les sabots d’un quelconque animal.
A noter la tribu hantant les rives du Moyennement Grand Océan aux confins de Malassi dont l’office est dirigé par un morceau de bois flotté qui, disent-ils, est la réincarnation d’El Visprezlee le Kong. Les écrits bredouillants en langue malassise narrent les miracles qui s’accomplirent alors que ce totem fut ramassé par Tikrivers qui donna naissance neuf mois plus tard à un maquereau à deux têtes. Ils se décidèrent alors à déblayer le temple du Roque et se remirent à réciter leurs mantras et à pratiquer le woogy woogy après les prières vespérines.
Ils ne fument pas que du tabac là-bas.
134 La Question était affaire de spécialistes. Auparavant elle ne servait qu’à meubler le temps jusqu’à l’exécution sans autre forme de procès, mais depuis la création de la présomption d’innocence (inventée en 2 de la Lune Mordorée après que la victime du meurtre se soit mystérieusement réveillée : " Mince, qu’est-ce que j’ai bien dormi moi ! René ! Bah, il est où René ? " Le René en question participait désormais à l’alimentation déséquilibrée des corbeaux), le procès (de la racine Kharé Prokrh Cèh, " avant de mourir ") devait permettre à l’accusé de se défendre. La Question permettait de clarifier certains éléments de l’affaire, comme notamment " comment pourra-t-il parler si on lui arrache la langue ? ". Les Questions n’étaient donc plus désormais du style " Tu veux dire un dernier mot à ta mère ? " mais plutôt " Tu ne voudrais pas qu’il arrive du mal à ta mère ? "
135 I did it.
136 En fait une lapidation c’est long, douloureux et salissant

Les dernières lieues sont feanchies avant d’atteindre PetitPavé pour un (heureux ?) dénouement


La route fut finalement passablement monotone jusqu’à la forteresse de PetitPavé. Trois jours durant ils chevauchèrent, entassés dans la frêle carriole du monastère, subissant le chant grégorgien du frère Mallé, qui consistait pour la majeure partie à des voyelles étirées à l’extrême, ce qui provoquait des vibrations dans les gencives. Et lorsqu’il ne chantait pas, il sifflotait, ce qui n’était pas mieux.

Un moment la pluie s’abattit sur eux avec force et embourba passablement le convoi. Ils durent alors descendre pour extraire le chariot de sa gangue ; Gadelle Mallé en profita pour entonner un chant d’encouragement, qui acheva de vampiriser les dernières forces de nos compagnons.

Une fois le soleil revenu, le moine ne trouva pas mieux que de se dévêtir de ses vêtements sacerdotaux pour les faire sécher. La vue de ce corps frêle et nu provoqua des spasmes chez Caldeus qui ne put s’empêcher d’éclater en sanglots.

– Je veux rentrer chez nous ! réussit-il à prononcer entre deux hoquets.

– Courage soldat, nous y sommes presque, l’exhorta Kami, retenant lui aussi ses larmes. Depuis longtemps Maurice avait préféré rester en dehors de la charrette et courir derrière, profitant tant que possible du chant des oiseaux ou se concentrant sur le bruit de ses pas martelant le sol poussiéreux. Et gobant, de ci de là une mouche, un papillon.

Chabroh, lui, reprenait en chœur avec la princesse les refrains mutilés par le joyeux ecclésiaste.

A la nuit tombée, le frère Mallé sortit son missel et entreprit de faire la messe marrante.

– Totoh, Versets XII à XVI :
« Et Totoh prit d’une grande hilarité divine
Déposa devant le puits de Qedall-Nadah la peau de banane ;
Et Judith et Jessica dans leur humble humilité vinrent au puits recueillir l’eau fraîche ;
Et Judith vit la peau de banane, mais Jessica non ;
Et il vit que c’était bien. »

Amen. Bon, fait soif ! Il ne resterait pas des brochettes comme vous en avez fait hier ?

– Non ! Nous n’avons pris que pour deux jours de vivre, mais hier lorsque vous avez chanté à la gloire du Grand Eclat de Rire Divin, vous vous souvenez ? Un arbre s’est abattu sur la route et nous avons du faire un détour ! Et j’aurai bien chassé ce soir, mais vos gargarismes font fuir les animaux ! Alors tétez vos racines et fermez-là ! S’il vous plaît ?

Vexé, le moine se renfrogna, et la nuit fut paisible pour tous, ponctuée seulement des ronflements de nos quatre héros.

La route du lendemain fut toute aussi sereine, et le frère Mallé les laissa devant la porte pour repartir immédiatement sans un adieu, rejoignant la taverne qu’il avait croisé un peu plus haut sur la route, où il noya son chagrin dans une gueuze moussue à souhait, déplorant l’état d’esprit des voyageurs ; « c’est plus comme avant » marmonna-t-il à qui voulait l’entendre, avant de s’effondrer sur la table, le nez dans sa chope.

Quant à Caldeus, Kami, Chabroh, Maurice et la princesse Gwendolina, ils se tenaient coi devant le pont-levis de PetitPavé, impressionnant de clous et de rivetterie, la larme à l’œil d’émotion ; et tout aussi abasourdis par les huit soldats armés de hallebardes qui les entourait et la populace qui observait sur les chemins de garde ; aussi lorsque le prince Mironton fendit la foule et s’adressa à eux, restèrent-ils muets d’étonnement :

– Ah ah ! Voici enfin les coupables de l’enlèvement de ma sœur bien-aimée ! Qu’on les conduise au cachot ! Leur procès sera un exemple dans l’histoire de Petitpavé !

Mais ceci est une autre histoire…

Le retour s’opère doucement alors que l’aventure touche à sa fin… Les adieux sont longs, comme dans ce film de Peter Jackson où il y a un grand singe et… Ah non, je confonds. 


Après avoir remplis trois baquets à ras bord d’eau tirée du puits, ils se rafraîchirent et ce bain bienfaisant les ragaillardit (ah ? vous avez remarqué aussi ? Trois baquets pour quatre héros et une princesse ? Et bien, vous l’aurez sans doute deviné – ou en tous cas de vil nez – les soldats nains estimaient que le bain du solstice suffisait amplement et que ce n’était pas trois grains de poussière et deux tâches de sang – qui n’était pas le leur, en outre – qui allait les rendre repoussant aux yeux de la société ; et l’odeur musquée qu’ils dégageaient faisait partie de leur caractère, affirmaient-ils. Toujours est-il que la princesse ne semblait nullement gênée par les effluves de Kami, puisqu’elle ne cessait de lui triturer la barbe, ce qui, convenons-en, devenait gênant en public ).133

Ils descendirent alors de la Tour pour rejoindre la cour du Temple de Sihym, où les moines effarés suivirent du regard ce curieux ménage : un nain hirsute et rageur (qui marmonnait sans cesse qu’il aurait pu ramener quelques sacs supplémentaires), une princesse portant dans ses bras un autre nain poussiéreux et écarlate, un géant avançant d’un pas fier mais dont le visage rappelait celui d’un adolescent confronté à une acnée pestiférante, mais dont l’aura emplissait toute la cour ; et enfin un géant étrangement proportionné, à la teinte verdâtre (ce qui effraya les moines de prime abord, pensant se trouver face à un demi-troll) et aux yeux étrangement globuleux, portant sur son épaule le mage noir saucissonné qu’ils avaient hébergés dans la tour maudite.

Ils parvinrent devant le bureau du Grand Bézuh, où ils toquèrent tant et si bien que la porte chut. Un gémissement leur parvint alors et ils virent qui dépassait de sous la lourde festonnée un chapeau à clochettes encore fébrile. Le grand Bézuh était hilare et entre deux éclats de rire il parvint à dire « Nous vous accueillons avec grand plaisir ! ». S’extirpa alors de sous le battant un fou dépenaillé et passablement aplati ; il souleva son chapeau devant la princesse et parti en zigzaguant vers le quartier du dormoir.

– Mes saigneurs ! Que puis-je pour vous ? Une petite devinette ? Une blague salace pour la dame ? Que diriez-vous d’un calembour : « Mieux vaut un contrepet qu’un vent de face ! »

– Merci Grand Bézuh, mais nous aurions besoin d’un attelage pour rejoindre PetitPavé au plus tôt.

Là, l’ordonnateur du culte du rire pencha la tête de côté, l’air pensif, puis la secoua négativement.

– Non, ce n’est pas une contrepèterie. Pardon, vous voulez une carriole ? Le frère Gadelle Mallé vous accompagnera jusqu’aux portes de la cité.

Mais ceci est une autre histoire…

133 Je tiens à ouvrir ici une parenthèse sur l’érotisme lié à la pilosité chez les peuplades khazalides. Les éminents ethnologques C.Pamoi et C.Lézotre ont écrit dans leur essai " A poil ! " que la sexualité tardive chez les nains venait autant du fait que mâles comme femelles étaient dotés d’une pilosité exacerbée – ce qui provoquait moultes situations équivoques dans les boîtes de nuit – que du peu d’intérêt qu’ils y voyaient, sauf pour la procréation de successeurs dans la gestion de la mine. Pour en revenir au poil, la barbe donc, en tant qu’apparat du visage, masque les émotions et le genre, donc l’identité intime et secrête de l’être qui la porte (la barbe). On comprend tout à fait que le Capitaine Khaz ne soit que peu habitué aux mœurs des grandes gens et que l’anatomie de la princesse Gwendolina le laisse perplexe. Mais, le bon Œdipe se rappelant à nous, il voyait dans les formes généreuses de la princesse les montagnes de son enfance, le plateau du Grand Plat où il courait dans sa prime jeunesse, des fontes de seize kilos attachés aux pieds (ah, futiles printemps…), et la caverne où il avait passé la plus grande partie de son adolescence à arracher au sol rocailleux le précieux métal aurifère… Mais dans l’intérêt du lecteur qui ne souhaite aller plus avant dans le graveleux (d’aucuns diraient le gravier-leu, ah ah ah le bon mot), la parenthèse se referme ici.

Voilà nos compagnons de retour dans le monde réel, après avoir vaincu le double – encore plus – maléfique de Vaahdor, Pathine.


C’est quelque peu pantelants qu’ils déboulèrent dans la salle de la plus haute tour de la forteresse de Rajh Grathiss. Leur teint verdâtre (ce qui pour Chabroh était plutôt naturel, et pour Maurice la conséquence de sa métamorphose batracienne) et la sueur huileuse qui collait leurs cheveux à leur casque dénotait le bouleversement subi par le passage des différents cercles de réalité.

– Vous savez quoi khapitaine ? ça pourrait amuser les enfants ce genre d’attraction, du genre un chariot qui dévalerait sur des rails en pente vertigineuse et qui traverserait des cercles magiques ? Sur les collines de Norvallon, il y a parfois des dénivelés énormes, et on pourrait passer au-dessus des ravins, comme le Gouffre de l’Echo Honnis, ou la Gorge où Adam part131.

Jehan D’arc Vaahdor, toujours engoncé dans ses chaînes, quelque peu ankylosé, fatigué de compter les pierres qui constituaient la tour (« vous saviez qu’il y avait sept cent huit pierres, toutes fixées avec le même mortier, sauf dans ce petit recoin au nord ouest ou deux pavés ont été changés et fixés avec un bruau de paille et de fiente d’hirondelle ? »), et ayant étayé une nouvelle théorie sur la relativité (« quand on est enchaîné à même le sol froid d’une tour, isolés et qu’on entend des grattements suspects dans son dos, on relativise vachement »), ne put s’empêcher de poursuivre :

– Norvallon ? J’y ai vécu une bonne partie de mon enfance, sur le flanc ouest ! On faisait avec mes petits camarades des courses sur de vieilles portes en bois, dévalant avec les rires espiègles de la jeunesse frivole, hurlant à plein poumons et effrayant les troupeaux qui paissaient ! Ah, que d’heures magnifiques n’avons nous pas vécu là ! Votre vision m’envahit moi aussi, et je vois, oui, je vois, des chariots multicolores, des yeux exorbités, des gorges déployées… On pourrait appeler ça « espèce moutonne » !

Les yeux brillants, Caldeus continuait :

– On pourrait racheter le terrain des Engueules ! On raconte qu’ils sont tellement niais que leur fils avait vendu leur vache pour une graine de haricot et qu’ils avaient tous eu des gaz pendant des semaines ! Pour une bouchée de pain qu’on leur achèterait ! Et puis on pourrait appeler le parc les « Heureux Dix Niais » !

– Soldat Kreen, reprenez-vous ! Notre mission n’est pas achevée, nous devons nous assurer de la protection de la princesse jusqu’au château de Petitpavé, et remettre le prince félon aux autorités. Quand à vous, Sorcier Vaahdor, vous serez aussi traduit en justice. Votre double maléfique a été détruit, vous ne pouvez donc plus faire beaucoup de mal.

– Oh non, capitaine, je désire me racheter ! Je compte sur la Clémence du jury132 et sur votre témoignage en ma faveur !

– Nous verrons le jour de votre procès. En attendant, nous devons rapidement prendre la route, la nuit tombe !

Mais ceci est une autre histoire…

131  Qui jouxte le mont où Eve reste.
132  En ces temps obscurs où la justice était corrompue (pas comme aujourd’hui), il y avait toujours au sein des jurés une jeune personne du nom de Clémence qui devait soudoyer l’assistance. On se rappelle toujours le procès de l’elfe Thot-Al qui déversait ses ordures sur le parvis de l’atelier biologique du nain Kradokh sous prétexte que « ça ne jurait pas chez lui », et qui avait gagné son procès en ayant « embauché » Clémence Georgette Méduse, connue pour son regard de braise.